vendredi 5 août 2011

Syrie : Silence on tue !


Alors que Bachar el-Assad continue de martyriser impunément son peuple, les atermoiements de la communauté internationale donnent chaque jour du grain à moudre à ce tyran pour resserrer inéluctablement l’étau sur les opposants à son régime.
On peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles les valeurs humanitaires qui ont justifié les lourdes sanctions imposées à la Libye et par la suite, une intervention militaire, n’entrent plus en ligne de compte dès lors qu’il s’agit de la Syrie.
On pourrait penser que la Syrie ne disposant pas des énormes richesses pétrolières de la Libye, n’aurait qu’un intérêt secondaire pour les pays européens et les Etats-Unis.
De ce fait, la politique du deux poids deux mesures apparaît comme une évidence au regard des actions coercitives qui ont été menées en Libye et qui le sont toujours.
Il serait néanmoins bien trop simpliste et réducteur de montrer du doigt uniquement des pays comme la France, le Royaume-Uni et les Usa même si, j’en conviens, la tentation est grande de ne pas chercher plus loin une réalité plus complexe, moins primaire.
Si aujourd’hui, la communauté internationale n’est pas parvenue à adopter une déclaration commune, condamnant vigoureusement les violences en Syrie et à imposer des sanctions économiques, on le doit essentiellement à la Russie et à la Chine.
Ces deux pays, membres permanents du Conseil de sécurité à l’Onu, menacent toujours d’appliquer leur véto contre toute tentative d’instauration d’une résolution contraignante vis-à-vis du régime syrien.
Ils s’opposent ainsi fermement aux pays occidentaux qui, eux, cherchent depuis plusieurs semaines à mettre en œuvre des sanctions pour contraindre Bachar el-Assad à stopper les tueries.
La Russie et la Chine ne sont d’ailleurs pas les seules à souhaiter éviter des sanctions contre la Syrie, puisque de grands pays émergents comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud refusent également toute résolution tendant à pénaliser le pouvoir syrien.
Il ne fait pas de doute que certaines nations ont été échaudées par la dernière résolution de l’Onu concernant la Libye et qui a fini par entraîner une intervention militaire après que les principales puissances occidentales en aient détourné quelque peu les termes.
Mais les raisons principales pour la Russie et la Chine de ménager Bachar el-Asad sont surtout stratégiques et économiques.
La Russie qui, de tout temps, même pendant la période communiste, a entretenu des relations privilégiées avec la famille El-Assad, possède depuis plusieurs décennies une importante base navale sur les côtes syriennes, lui conférant ainsi une ouverture sur tout le pourtour méditerranéen qui reste une poudrière potentielle.
Elle vend régulièrement des armes au régime syrien et de nombreuses grandes entreprises russes sont implantées durablement dans le pays.
Aussi, les russes, peut-être à juste titre, craignent qu’en laissant les mains libres aux occidentaux et surtout aux Usa, la Syrie subisse le même sort que l’Irak avec les conflits communautaires, post Saddam Hussein, qui continuent d’ensanglanter cette région.
Il est difficile de nier qu’avec Saddam Hussein, l’Irak demeurait un pays stable malgré les exactions régulières commises par le régime en place.
En ce qui concerne la Chine, ses relations avec la Syrie ne sont pas aussi étroites mais sur le plan économique et commercial, son implantation est de plus en plus forte, avec la présence sur place de dizaines de milliers de travailleurs chinois qu’une déstabilisation du pouvoir forcerait à quitter le pays comme cela a été le cas en Egypte et en Libye.
Il n’est donc pas question de mettre en péril des acquis pour satisfaire les occidentaux dont l’influence dans le monde arabe est perçue comme hégémonique par les hauts dignitaires chinois.
Quant au monde arabe justement, celui-ci est bien silencieux devant les évènements qui se déroulent à ses portes.
Un silence certes affligeant mais qui s’explique cependant par plusieurs facteurs qui imposent de s’imprégner du climat politique qui prévaut au Moyen-Orient pour mieux appréhender les réalités stratégiques.
L’influence importante de la Syrie sur l’échiquier moyen-oriental permet de mieux comprendre les réticences des pays arabes à se montrer vindicatifs envers Bachar el-Assad.
La Syrie a toujours été une pièce maitresse incontournable dans l’équilibre fragile du Moyen-Orient où se mélangent les tensions palestiniennes et libanaises, les velléités israéliennes et le jeu intrigant de l’Iran qui souhaiterait peser de tout son poids sur la scène régionale.
Mais plus encore, pour les pays arabes, la Syrie représente le seul état de la région capable de s’opposer et de résister à l’influence israélienne, voire occidentale trop souvent donneuse de leçons et cela n’a pas de prix.
Tout comme son père, Bachar el-Assad a toujours su percevoir et maitriser les nombreuses subtilités du Moyen-Orient, incompréhensibles pour un occidental, et qui lui ont permis de continuer à jouer un rôle prépondérant dans le monde arabe.
Les excellentes relations entretenues par la Syrie avec la Russie et l'Iran constituent de fait une sorte de contre poids à l’influence occidentale qui a régulièrement œuvré en faveur d’Israël.
Il serait donc très maladroit pour les états arabes de s’attirer les foudres du maître de Damas qui, malgré sa furie meurtrière dans la répression de son peuple, reste une source de stabilité régionale indispensable.
Chacun est bien conscient qu’une implosion de la Syrie entraînerait un déséquilibre majeur dans tout le Moyen-Orient et que la pratique de la realpolitk est donc préférable à toute autre solution aux aboutissements aléatoires.
Personne n'a oublié ce qu'il est advenu de l'Irak après la disparition de Saddam Hussein.
Ces arguments ne sauraient pourtant excuser le silence assourdissant d’une grande partie de la communauté internationale alors que Bachar el-Assad poursuit, sans discontinuer, le massacre de ses opposants.
Et, ce n’est pas la dernière résolution commune de l’Onu, qui condamne mollement les violences en Syrie, qui arrêtera un dictateur dont le seul objectif est de garder coûte que coûte les rennes du pouvoir.
La soudaine décision de Bachar el-Assad d’autoriser, sous certaines conditions, la formation de partis politiques autre que le parti Baas,  n’est que de la poudre aux yeux pour mieux embrouiller les cartes.
A qui va-t-on faire croire qu’un homme qui envoie des chars et des avions de guerre pour tuer des civils désarmés puisse accepter qu’une opposition indépendante influence la destinée du pays ?
Bachar el-Assad a sans aucun doute des dons pour le théâtre et la "Commedia dell’arte", ponctués par un sens inné de la provocation.
Quant à ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour ce mot si grisant qu’est la « liberté » et qui meurent encore aujourd’hui sous les balles de la dictature, j’ose croire qu’ils ne seront pas partis en vain et que ce jour qu’ils appelaient tant de leurs vœux poindra bientôt à l’horizon, justifiant ainsi tout le sang versé et atténuant la douleur des familles qui ont perdu tant d'êtres chers.
Mais pour l’instant, le printemps arabe s’est temporairement arrêté aux portes de Damas.

5 commentaires:

  1. Votre article décrit bien les enjeux au moyen orient et les raisons qui font qu'il sera impossible de trouver un consensus pour exercer des pressions fortes sur Bachar El-Assad. Je voudrais signaler que le régime syrien aurait déjà tué plus de 2 000 personnes depuis le début des manifestations et ce n'est pas fini.
    La presse n'ayant pas le droit de faire son job en Syrie, nous ne sommes pas prêts de connaître la vérité sur les pertes réelles en vie humaine ni sur les tortures ou autres exactions pratiquées par les sbires du régime.

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  2. Et bien Phemga tu auras mis le temps pour pondre un sujet sur les évènements en Syrie.
    En manque d'inspiration peut-être ?
    Je ne voudrais pas paraître désagréable mais ton retard à l'allumage sur ce dossier me fait penser au titre de ton article avant que tu ne l'écrives.
    Silence on tue !
    Et oui, c'est mal barré pour les opposants syriens qui même s'ils ne renoncent pas sont dans une situation bien plus inconfortable que les tunisiens et les égyptiens au moment où ils ont décidé de faire le ménage. Ca se présente mal pour eux et ça tombe surtout très bien pour Bachar El Assad qui sait l'occident bien occupé avec le conflit libyen qui s'éternise. En plus, ce coup-ci, les russes et les chinois qui se sont fait rouler dans la farine avec la résolution de l'ONU sur la Libye ne sont plus décidés à jouer les pigeons de service pour satisfaire notre envie de faire dégager le syrien.
    Le Bachar a encore de superbes jours devant lui.

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  3. Je crois qu'el Assad a bien étudié ce qui s'est passé en Tunisie et en Egypte où la répression est restée relativement mesurée malgré les victimes et où les dirigeants ont fini par perdre le pouvoir.
    La répression massive et systématique exercée par el Assad a pour but de bien signifier qu'il n'existe aucune chance pour que le printemps arabe se poursuive en Syrie. Peu importe le nombre de victimes, le message doit être clair et sans ambiguïté. Pour que le tyran syrien flanche il faudrait un geste très fort de la communauté internationale. Or, la Russie et la Chine soutenant la Syrie, le massacre va perdurer jusqu'à ce que les opposants rentrent chez eux ou soient tous tués.
    Malgré les intérêts économiques et stratégiques que vous évoquez Phemga, il faut dire que le prix d'une vie humaine n'a pas grande valeur en Russie comme en Chine. Est-il nécessaire de rappeler que ces 2 pays sont directement responsables du massacre de dizaines de millions de personnes dans un récent passé? Quelques dizaines de milliers de morts en Syrie ne vont pas impressionner les russes et les chinois habitués aux massacres de masse.

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  4. Pas mal le titre. C'est tout à fait ça.
    D'après ce que j'ai entendu à la radio, la ligue arabe commence à bouger. Timidement c'est vrai mais il y a une réaction. De toute manière Bachar El-Assad se moquera des réactions internationales tant que ses amis russes et chinois continueront de menacer de mettre leur véto à l'Onu en cas de sanctions contre la Syrie. Ainsi va la vie.

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  5. Site intéressant. Continuez d'écrire!

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